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Idées

LE SCIENTIFIQUE EST-IL RESPONSABLE DE L’USAGE DE SES DECOUVERTES ?

Christian Godin, philosophe, université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand

Résumé de l’intervention faite à Issoire le 27 janvier 2010 dans le cadre du Bivouac des Facs

On distingue une responsabilité pénale et une responsabilité morale. Si responsabilité scientifique il y a, ce ne peut être qu’une responsabilité morale.
Le contexte historique dans lequel la question de la responsabilité du scientifique se pose est celui, contrasté, des plus grands bienfaits (que l’on songe aux progrès de la médecine) conjugués avec les usages les plus calamiteux. Toutes les horreurs du XXe siècle ont été, sinon produites par la science, du moins conditionnées par elle.

1. - LA RESPONSABILITE IMPOSSIBLE

Responsabilité signifie répondre de quelque chose à quelqu’un. Elle suppose la liberté, le choix.

La science est un ensemble d’énoncés généraux (principes, théorèmes, lois, protocoles d’observations, théories…). Plus un énoncé est général et plus grand est le nombre d’applications possibles. Ces applications sont fatalement imprévisibles parce que la suite des médiations nécessaires entre la découverte scientifique et l’ultime application technique est elle-même imprévisible (elle dépend de trop de facteurs hétérogènes). L’inventeur du convertisseur à fabriquer l’acier et le découvreur du laser n’ont pas d’abord pensé à l’usage militaire de leurs travaux, si tant est qu’ils y aient pensé.

La science et la technique appartiennent à des plans différents. D’un côté, la connaissance du réel (exemple : la théorie de la gravitation universelle de Newton). De l’autre, l’action sur le réel (exemple : ce qu’il est convenu d’appeler « la conquête spatiale »). Les actuelles manipulations sur le vivant sont une application très lointaine des premiers travaux des géomètres grecs sur les coniques, lesquels ont déterminé les découvertes en optique, lesquelles à leur tour ont permis la fabrication d’appareils comme le microscope, lequel, depuis son prototype du XVIIe siècle jusqu’au microscope à effet tunnel d’aujourd’hui, a connu une très longue histoire.

Si elle a existé dans le passé, la recherche entreprise pour des objectifs pratiques précis a été l’exception et non la règle.

2. - LA FIN DU SAVANT

L’histoire de la science qui court de Thalès (le découvreur du premier théorème connu) à Einstein est terminée. On appelait savant celui qui possédait par sa pensée l’ensemble de sa discipline. Parfois même, pour les génies devenues légendaires, plusieurs disciplines étaient pratiquées conjointement (c’était le cas de Pythagore, d’Archimède, de Newton ou de Pasteur).

Ce qui différencie le savant du scientifique, c’est que celui-ci travaille dans une spécialité. Mais du moins cette spécialité était encore, jusque dans les années 1930-1940, celle d’une science dans son ensemble. À présent, le scientifique possesseur de la totalité de sa discipline a disparu. C’est alors que le chercheur remplace le scientifique. Non seulement son travail est lié à une spécialité de plus en plus étroite, mais il est de plus en plus difficile de le différencier d’une technique. Le philosophe Gaston Bachelard parlait de « phénoménotechnique » pour désigner une science (la physico-chimie du XXe siècle) qui au lieu de découvrir les phénomènes, les fabrique. Le résultat est que la différence bien établie entre la science (théorique) et la technique (pratique), entre la science idéelle et la technique matérielle, cette différence tombe. On le voit bien avec les biotechnologies qui sont indissociablement scientifiques et techniques.

Par ailleurs, la recherche du chercheur est entièrement conditionnée par l’économie. En amont, c’est le financement. En aval, le retour sur investissement. Le résultat en est que des secteurs entiers sont tombés en déshérence lorsqu’ils ne sont pas jugés rentables (on le voit bien en biologie : la systématique n’intéresse plus grand monde). Dès lors que la science est apparue comme le moteur du système économique, en retour l’économie ne cesse d’alimenter la recherche scientifique.

3. - LA RESPONSABILITE NOUVELLE ET ACCRUE DU CHERCHEUR

Dès lors que le chercheur est employé pour atteindre des objectifs précis, il serait étrange qu’il pût encore en appeler à une sorte d’innocence de la pensée qui se dégagerait de toute responsabilité. Le tournant historique à cet égard a été le projet Manhattan durant la Seconde Guerre mondiale qui a vu le pouvoir fédéral américain mobiliser un ensemble considérable de physiciens pour la fabrication de la bombe atomique.

La science actuelle est de plus en plus une technique de manipulation. Il n’est pas étonnant dès lors que les effets négatifs de ses actions seront de plus en plus nombreux et de plus en plus importants (OGM, industries chimiques etc.). La science se glorifie, à juste titre, de ses triomphes (amélioration de l’hygiène de vie, allongement de l’espérance de vie, accroissement des rendements agricoles etc.). Elle doit corollairement se reconnaître responsable de ses désastres.

À l’exception des mathématiciens qui font encore des sciences pures (fondamentales) et qui peuvent dire encore, à l’instar d’Einstein, que leur principal outil de travail est la corbeille à papier, les scientifiques aujourd’hui sont des manipulateurs de réel et doivent par conséquent être tenus pour responsables des effets éventuellement négatifs de leurs manipulations.