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« ACCUSÉS DE COMPROMISSION AVEC L’ISLAM »

par Damien Carraz, docteur en histoire

Templiers et musulmans en Terre sainte

“Accusés de compromission avec l’Islam”

Très vite, l’opinion publique d’Occident suspecta les Templiers de sympathie envers les musulmans. Ces rumeurs se transformèrent en accusations au moment du procès de l’ordre, entre 1307 et 1312. Quelle fut la réalité des relations entre cet ordre militaire et l’islam ?

Les Templiers, comme tous les ordres militaires de Terre sainte et de la péninsule Ibérique, sont nés au contact de l’islam. Créées pour défendre la foi et les terres chrétiennes, ces institutions ont entretenu avec les “ infidèles ” des rapports qui ne sauraient, à l’instar des croisades elles-mêmes, être limités à une approche conflictuelle.

À l’origine des ordres militaires : des confréries guerrières inspirées du djihâd ?
En opérant la synthèse entre deux piliers de la société médiévale a priori inconciliables, le guerrier et le religieux, l’ordre du Temple est porteur d’une expérience spirituelle révolutionnaire en Occident. Cette conception étrangère au christianisme a poussé nombre de chercheurs, espagnols en particulier, à rechercher dans l’islam une influence possible à la notion hybride de moine-soldat. Au Moyen Âge, il existe en effet aux frontières du monde musulman des sortes de couvents fortifiés appelés ribât où les combattants peuvent se rendre pour un temps afin d’accomplir à la fois une retraite spirituelle et un service militaire. Cet acte relevant du devoir de djihâd, c’est-à-dire de la guerre sainte, est vécu comme une ascèse par les murabitun, les défenseurs du ribât. Or, cette conception d’un service armé et religieux a pu être adoptée par les chrétiens dans certaines zones de contact avec l’islam, notamment dans la péninsule Ibérique où se sont constituées des milices de combattants. Entre 1122 et 1128, Alphonse Ier le Batailleur, roi d’Aragon, regroupe ainsi des chevaliers dans deux confréries distinctes, dites respectivement de Belchite et de Monreal, auxquelles il assigne la garde de la frontière contre l’infidèle. Les statuts de la confrérie de Belchite indiquent que les pieux guerriers sont admis “ après s’être confessés et avoir été absous de tous leurs péchés comme s’ils avaient voulu mener la vie du moine ou de l’ermite ”. Ils assurent un service temporaire, tout comme les guerriers du ribât, mais à la différence des Templiers dont l’engagement est définitif. Pour certains historiens, il est possible que cette expérience confraternelle primitive inspirée du ribât ait dicté les linéaments de l’ordre du Temple. Rappelons en effet que ce dernier est également né d’une confrérie de chevaliers engagés au service des chanoines du Saint-Sépulcre. D’autres chercheurs rappellent a contrario que les ribâts n’ont pas existé partout dans le monde musulman et qu’ils semblent notamment avoir été absents de Syrie-Palestine, berceau de l’ordre du Temple. Et il faut encore s’entendre sur la notion de ribât que certains préfèrent considérer, non comme un site nécessairement fortifié, mais simplement comme un lieu sacralisé par le tombeau d’un saint homme ou la présence de soufis et gardé par des murabitun. Cet autre modèle d’interprétation fait surtout valoir que les Templiers se rattachent entièrement à la tradition monastique occidentale d’inspiration bénédictine et qu’il n’est donc pas besoin d’invoquer une inspiration islamique au concept de couvent-fortifié – la commanderie des ordres militaires – tout comme il est aventuré de voir dans le djihâd le modèle de la guerre sainte chrétienne.

Un mythe tenace : la trahison des Templiers
Le fanatisme qui a animé les combattants chrétiens de la première croisade est peu contestable. Mais une fois Jérusalem reconquise (1099) et les États latins constitués, les Francs durent s’adapter aux réalités politiques et humaines locales. Dès les années 1130, une dynastie turque, les Seldjukides, entreprend d’unifier le Moyen Orient musulman sous sa férule et ranime le djihâd. Face à cette montée en puissance, les Latins sont sur la défensive. La faiblesse de leur peuplement et de leurs contingents armés les incite à la prudence et au pragmatisme. Conscients qu’il est inutile de conquérir des terres qu’ils sont dans l’incapacité de défendre, les nobles de Terre sainte comme les ordres militaires n’hésitent pas à conclure de fréquentes trêves avec l’ennemi. Mais cette recherche du compromis est souvent incomprise par les croisés fraîchement débarqués d’Occident qui ont tôt fait de considérer leurs coreligionnaires de Terre sainte comme des traîtres. Lors de la deuxième croisade par exemple, les partisans de l’empereur Conrad III imputent l’échec de la prise de Damas (1148) à la trahison de la noblesse franque et des ordres militaires, accusés d’avoir été achetés par l’émir de Damas. Jean de Wurzbourg, un chroniqueur allemand visitant le Temple de Salomon, écrit ainsi : “ Cette maison du Temple entretient un grand nombre de chevaliers pour protéger la terre chrétienne ; mais (…) ils sont soupçonnés de trahison, laquelle était bien prouvée par leur conduite à Damas envers le roi Conrad ”. Au XIIIe siècle, on raconte encore comment les Templiers ont accepté de l’or des musulmans pour lever le siège. En réalité, dans cette affaire, les Latins de Terre sainte ont cherché à préserver une alliance traditionnelle avec l’émir de Damas face à la menace, autrement plus dangereuse, constituée par l’émir d’Alep, Nur al-Din. Il n’en demeure pas moins que plusieurs chroniques rédigées en Occident se complaisent à présenter les Templiers comme des traîtres, agissant d’ailleurs plus par appât du gain que par sympathie pour l’infidèle. Dans les années 1220, l’empereur Frédéric II, alors en conflit avec les frères, fait encore courir le bruit que ces derniers “ ont reçu dans les cloîtres de leur demeure les sultans et leurs hommes avec des honneurs empressés et ont accompli leurs superstitions, en invoquant Mahomet et en se livrant à des dépenses dignes des gens du siècle ”. La diffusion de ces légendes reprenant le cliché de la cupidité des Templiers n’est toutefois pas due au hasard : celles-ci se développent alors que les prélats critiquent violemment les privilèges de l’ordre jugés abusifs et que l’opinion accuse ce dernier de n’avoir pu éviter la prise de Jérusalem par Saladin (1187). En même temps, ces rumeurs participent de la suspicion générale entretenue à l’égard des Orientaux, qu’ils soient musulmans, Byzantins ou Latins de Terre sainte. Jusqu’au procès du Temple, persiste donc le reproche, alimenté par les chroniqueurs et les troubadours, que les Templiers, désormais rejoints par les Hospitaliers, ne s’investissent pas pleinement dans la reconquête du Saint-Sépulcre.

Entre guerriers chrétiens et musulmans : une admiration réciproque
Au XIIe siècle, plusieurs œuvres épiques, telles que la Continuation de Guillaume de Tyr ou les Estoires d’Outremer, donnent une image favorable du combattant musulman. À la faveur des croisades, cette admiration s’accroît, au point que, dans la littérature, la différence religieuse s’efface souvent devant les prouesses guerrières et la communauté de valeurs chevaleresques qui lient les combattants chrétiens et musulmans. Or, il ne s’agit pas seulement de conventions littéraires : en Terre sainte, de réelles relations amicales peuvent se développer à l’instar de celles qui lient, à la fin du XIIe siècle, un chevalier chrétien à un Syrien de haute naissance, Usâmah ibn Munqidh. Ce dernier côtoie également les Templiers qu’il oppose aux croisés débarqués d’Occident, intolérants et brutaux. La règle du Temple d’ailleurs, n’interdit pas les contacts avec les musulmans. Les dignitaires de l’ordre disposent tous d’un “ escrivain sarrazinois ”, c’est-à-dire d’un interprète, et entretiennent des réseaux d’informateurs dans les diverses cours orientales. Certains grands maîtres, à l’instar de Guillaume de Beaujeu (1273-1291), s’entourent même de mercenaires musulmans qu’ils jugent particulièrement fiables. Les ordres militaires ont également su s’adapter aux techniques de combat propres à l’Orient. Les emprunts des guerriers occidentaux aux tactiques militaires byzantines et musulmanes sont en effet indéniables. Les Francs ont ainsi appris à appuyer les charges de la cavalerie lourde par une infanterie composée d’archers, d’arbalétriers et de piquiers. Les Templiers se sont également dotés d’une cavalerie légère combattant à la turque, c’est-à-dire très mobile et capable de harceler l’ennemi à distance par des nuées de flèches. Ces combattants, appelés turcoples, sont recrutés parmi la population indigène convertie au christianisme. La règle du Temple mentionne encore des “ armes turquoises ” et les ordres militaires ont développé l’archerie, une manière de combattre pourtant éloignée des valeurs chevaleresques et, pour cela, méprisée en Occident.
Les chroniqueurs musulmans quant à eux, reconnaissaient volontiers la haute valeur guerrière des Templiers qu’ils distinguent du reste des contingents francs. Imâd ad-Dîn, secrétaire de Saladin, considère ainsi les ordres militaires comme les fers de lance de la résistance chrétienne. L’appréhension des Turcs pour ces ennemis redoutables est telle que les frères capturés sont presque systématiquement exécutés, alors que les coutumes médiévales de la guerre privilégient les échanges de prisonniers et les demandes de rançons. Mais les musulmans ne veulent en aucun cas prendre le risque de retrouver ces valeureux combattants sur un autre champ de bataille. Ainsi, après la terrible défaite chrétienne de Hattin (juillet 1187), Saladin fait décapiter deux cents Templiers et Hospitaliers tombés entre ses mains et justifie ainsi sa décision : “ Je veux purifier la terre de ces deux ordres immondes, dont les pratiques sont sans utilité, qui ne renonceront jamais à leur hostilité et ne rendront aucun service comme esclaves ”. Le sultan d’Égypte Baïbars n’agira pas autrement en 1266, en faisant massacrer la garnison du château de Safed sur une colline où les Templiers avaient eux-mêmes l’habitude de décapiter leurs ennemis. D’après Alain Demurger, “ les musulmans font une claire différence entre les ordres militaires, qu’ils perçoivent comme des blocs soudés par la discipline et un fanatisme religieux essentiellement anti-musulman, et les « Poulains » de Palestine [c’est-à-dire les nobles latins] dont ils ont clairement perçu le désir de se « levantiniser » ”. Il n’y a donc aucune chance d’attendre des moines-soldats une conversion à l’islam, en dépit de la méfiance que la règle du Temple témoigne envers les frères libérés après avoir été capturés par les infidèles. Pour ces parangons d’une chevalerie sacralisée, la mort au combat, qui ouvre l’accès au salut, est en principe préférable à la capitulation. Et la façon dont certains égarements sont punis nuance à elle seule l’accusation de trop grande tolérance envers l’infidèle : le frère qui a renié le Christ après ca capture, comme celui qui a déserté sa commanderie pour passer la nuit avec un groupe de Sarrasins, même après s’être confessés, sont immanquablement exclus de l’ordre. Malgré cela, les accusations de complaisance des Templiers à l’égard de l’islam, voire même le phantasme de la conversion secrète, devaient ressurgir au moment du procès.

Les Templiers : apostats, hérétiques et idolâtres ?
Ce n’est pas le lieu ici de refaire l’histoire du procès, mais il faut évoquer rapidement les conclusions de la recherche récente. Philippe le Bel s’est emparé des rumeurs d’hérésie, d’idolâtrie et de sodomie qui couraient sur l’ordre pour arrêter les frères du royaume de France en octobre 1307. Les interrogatoires, menés par les agents royaux, puis par des commissions épiscopales à partir de 1309, se sont focalisés sur la cérémonie d’admission, révélatrice des plus graves erreurs. Pour l’historienne Barbara Frale, l’admission dans l’ordre se déroulait en deux temps : l’un conforme aux statuts officiels, l’autre, plus occulte, aurait obéi à des coutumes déviantes, perpétuées par les Templiers, et auxquelles les hauts dignitaires successifs n’auraient pas eu le courage de remédier. Au cours d’une sorte de bizutage, on imposait au postulant le reniement du Christ en crachant voire en urinant sur le crucifix, tout en lui suggérant de préférer le commerce charnel avec un frère à tout rapport avec une femme. Or, bien des déviances imputées aux Templiers ont, dans l’esprit de leurs accusateurs, pu trouver leur source dans les contacts trop rapprochés avec les adeptes de Mahomet. L’enquête diligentée par le pape Clément V s’est notamment attachée à interpréter le rituel d’admission marqué par le crachat sur la croix : les Templiers reniaient-ils la divinité du Christ ? Le considéraient-ils comme un faux prophète ? Doutaient-ils de l’efficacité des sacrements et notamment de l’eucharistie ? Si on ne conteste plus la réalité de ce rituel, celui-ci doit être considéré comme une mise à l’épreuve destinée à des hommes susceptibles de tomber aux mains des infidèles et d’être soumis à un choix terrible : l’apostasie ou la mort. Mais dans l’esprit des frères, ce geste, vécu par beaucoup comme une mise en scène, ne remettait en cause ni la sincérité ni la profondeur de leur foi. Il s’agissait vraisemblablement, d’un rite initiatique dont le sens avait fini par se perdre. Par ailleurs, certaines pratiques, banales dans le monde monastique, mais sciemment mal interprétées par les inquisiteurs, contribuèrent à développer le mythe des Templiers idolâtres et hérétiques. Les frères portaient notamment une cordelette attachée sur leur chemise comme symbole de chasteté. Or, le bruit s’était répandu que, parfois dès la réception mais le plus souvent lors des chapitres généraux, cette cordelette était mise en contact avec une idole, représentée sous forme d’une tête barbue ou d’un chat. Ce thème recoupe des croyances populaires très répandues à l’époque qui ont effectivement pu être ramenées d’Orient : la tête magique, née d’un accouplement entre un noble et une morte, découle de fantasmes liés à la fois à la peur de la femme et à la transgression sexuelle. Développée bien avant le procès, la légende fait parfois des Templiers, secrètement convertis à l’islam, les gardiens de cette tête baptisée Mahomet, puis, par déformation, Baphomet. On a évoqué l’incompréhension des Occidentaux face à la réalité des rapports politiques noués entre les Francs et les musulmans. Cette désinformation a pu alimenter les rumeurs sur une adhésion secrète des Templiers au prophète Mahomet. Or, il faut être clair : il n’y eut jamais aucun syncrétisme entre les pratiques pieuses des Templiers et l’islam. Pour preuve, la façon, évoquée plus haut, dont les musulmans traitaient leurs captifs issus des rangs du Temple comme de l’Hôpital rappelle que ceux-ci constituent bien l’élite guerrière des serviteurs du Christ.
L’ensemble de ces accusations n’a rien d’original : elles participent de l’arsenal classique de la lutte anti-hérétique développé par l’inquisition et récupéré par les agents de Philippe le Bel. Dès lors, l’incompréhension et la peur que l’hérésie, réelle ou inventée, suscitent dans la population, expliquent la persistance des mythes liés aux conduites occultes des Templiers. Comme l’a souligné Alain Demurger, “ les charges contre les Templiers forment un tout cohérent, qui vise à discréditer l’ordre en assimilant ses pratiques à celles des hérétiques et en avançant des preuves de sa totale perversion par l’islam ”. En définitive, les relations spirituelles avec l’islam tiennent plus du phantasme, mis en forme dès le temps de Philippe le Bel et perpétué jusqu’à nos jours par divers courants pseudo-ésotériques en mal de sensationnel. Il en va de même du catharisme, auquel on prête justement bien des relations cachées avec les Templiers, et dont on se rend compte désormais qu’il a finalement peu à voir avec les hérésies développées en Orient.

En complément

Demurger (A.), Vie et mort de l’Ordre du Temple, Paris, Seuil, 1989.
Demurger (A.), Chevaliers du Christ. Les ordres religieux-militaires au Moyen Âge, XIe-XVIe siècles, Paris, Seuil, 2002.
Frale (B.), L’ultima battaglia dei Templari. Dal codice ombra d’obbedienza militare alla costruzione del processo per eresia, Rome, Libreria Viella, 2001.
Nicholson (H.), Templars, Hospitallers and Teutonic Knights. Images of the Military Orders (1128-1291), Leicester, Leicester University Press, 1995.

Reproduit avec l’aimable autorisation d’Historia. Paru dans HISTORIA N°690